A travers cette interview, nous allons essayer d’éclairer, conseiller et aider les jeunes (et moins jeunes 😊) compétiteurs e-sport à faire des choix judicieux s’ils décident de se projeter dans une carrière professionnelle.

Pour se faire nous sommes allés à la rencontre de joueurs qui ont marqués l’histoire de l’e-sport en France, et plus particulièrement sur l’incontournable jeux-vidéo Counter-Strike.

 

Thomas “bk” Belhassen

Directeur de la gestion de carrière et de la détection des talents

Jarod

Dr. Crow

Ozstrik3r

KRL

 

Proche des 30 ans, les “anciens” baignent dans l’e-sport depuis longtemps.

Après avoir fait leurs preuves dans des équipes de légende comme aAa, GG, armaTeam ou Verygames, et participés à de nombreuses LAN, il est temps pour eux de transmettre leurs conseils à ceux qui, aujourd’hui, en ont vraiment besoin.

Chacun de nos articles fait mention de l’instabilité de la scène et de la nécessité de donner aux e-sportifs un cadre les accompagnant autant dans leurs performances que dans leurs choix. Nous laissons donc ici la parole à ceux qui ont déjà vécu ce parcours et qui auraient aimé trouver dans ces lignes une inspiration d’anciens.

 

Bonjour à tous. Tout d’abord, pour ceux qui ne vous connaissent pas, pourriez-vous vous présenter brièvement ?

Jarod : Bonjour, je suis Steve Cohen alias « jarod ». J’ai 31 ans, je joue à cs depuis environ 16 ans (toutes versions confondues). J’ai notamment joué pour des équipes comme atLanteam et Millénium sur 1.6, et plus récemment pour Vexed, avec qui nous avons fait un top 3/4 ESWC World. Je suis un passionné de ce jeu et j’ai plus de 150 LANs à mon actif.

Dr. Crow : Salut, Nicolas Vaissaud, aka Dr.Crow, 29 ans, de Paris. C’est surtout sur la version 1.6 de CS que certains ont pu me connaitre. J’ai évolué dans des équipes comme JAS, aAa, GG, D4, et Esport-EU. J’ai arrêté CS en 2009 et cela fait maintenant 2 ans que j’ai repris le jeu pour m’amuser un peu. On n’a pas les mêmes disponibilités qu’avant, mais la passion pour le jeu est toujours là.

Ozstrik3r :  Salut, je m’appelle Steeve alias Ozstrik3r, je joue à CS depuis 2002 dans un rôle de leader. J’ai été 4 fois champion de France sur Counter-Strike 1.6.

KRL : Salut ! J’ai 28ans, je joue à CS depuis que j’ai 16ans. A 20 ans je jouais pour Verygames, on était alors la meilleure équipe sur Counter-Strike Source.

 

L'équipe JAS en 2005. En haut : dragon, Kristen, Dr. Crow et Xp3. En bas : Yiikon et Ozstrik3r

 

A l’époque, vous étiez des joueurs incontournables. Selon vous, qu’est ce qui à fait que vous n’avez pas pu vivre de votre passion ?

Jarod: J’ai fait parti des très bons joueurs de l’époque 1.6 sans pour autant véritablement faire partie des joueurs majeurs. Je n’ai pas pu vivre de ma passion à cause du manque de visibilité sur l’avenir et du fait qu’à l’époque nous ne pouvions pas vivre du jeu. Je ferais sans doute un choix complètement différent maintenant. Il ne devait y avoir peut-être que 10 équipes maximum dans le monde qui pouvait vivre du jeu. D’ailleurs, aucune équipe française ne le pouvait. Il aurait été fou de faire ce pari à cette époque.

Le jeu ne générait pas assez de retombées publicitaires/revenus pour que des sponsors s’y intéressent et investissent beaucoup d’argent. Il y a, selon moi, plusieurs points qui ont permis l’explosion des compétitions, des revenus et de l’engouement pour ce jeu :

– D’une part, le fait qu’il y ait eu la plateforme Twitch pour diffuser les compétitions en live, ce qui permet au joueur de regarder sur n’importe quel support une compétition. Cela a également permis à des Web TV de voir le jour et de proposer continuellement du contenu.

– D’autre part, le fait que Valve (ndlr : le studio de développement de Counter-Strike) investisse de l’argent dans le jeu et mette en place un market avec des skins en prenant exemple sur d’autres jeux comme League of Legends. Cela a créé une véritable économie parallèle, avec notamment les sites de gambling (cela a apporté également des travers, mais bon, finalement sans cela, il n’y aurait pas eu de progression pour notre jeu favoris).

– Sans oublier les réseaux sociaux comme Twitter, Instagram, Facebook, et autres qui permettent une visibilité beaucoup plus large à des sponsors / équipes professionnelles. Certains joueurs sont suivis par des centaines de milliers de personnes. C’est assez fou.

Dr. Crow : CS est une discipline qui demande énormément d’implication et de temps si on souhaite progresser. Sauf qu’à cette époque, seulement une poignée d’équipes pouvaient prétendre à gagner de petits revenus en jouant à haut niveau. On avait juste les structures pour nous défrayer les déplacements en LAN, ce qui était déjà top à mes yeux. Sans perspective de professionnalisation, il fallait bien penser à son avenir et donc laisser le jeu un peu de côté.

Ozstrik3r : Ah cette question qui me hante chaque jour… Mon âge est la principale raison (j’ai 39 ans) et j’ai une vie professionnelle dans laquelle je gagne bien ma vie, donc je ne pouvais pas m’investir plus, et surtout je ne pouvais pas quitter mon boulot même pour un SMIC. Aujourd’hui, l’industrie des jeux-vidéo progresse chaque année d’environ 30% donc à présent les sponsors peuvent proposer des salaires bien au-dessus du mien. Aujourd’hui, la vision d’une carrière s’envisage très sérieusement pour un jeune.

KRL : Je pense que la communauté n’était pas aussi grande qu’aujourd’hui. Il n’y avait pas ni de stream ni les cast qui ont apporté une grosse visibilité pour CS.

 

 

Quel serait votre meilleur conseil à donner à un joueur prometteur pour qu’il puisse passer d’une scène amateur à une scène professionnelle ?

Jarod: Oula… vaste question, c’est très difficile d’y répondre. Il faut déjà savoir que même en travaillant sur son jeu individuel comme un acharné, si tu n’as pas le petit quelque chose en plus des autres, tu auras beau jouer des heures et des heures, tu ne pourras pas y arriver. C’est triste mais c’est la réalité.

Donc, partons du principe que tu aies ce petit truc en plus. Il faut juste manger du CS non-stop, faire un maximum d’évènements LAN et online pour prendre de l’expérience. Il y existe surtout maintenant deux plateformes sur Internet, FACEIT et ESEA, qui te permettent d’engranger un maximum d’expérience, de skill, et de côtoyer de très bons joueurs. Je pense notamment à des joueurs  qui sont passés par ce biais là comme Zywoo, amanek, devoduvek, hadji, mais aussi à l’international avec un joueur comme Ropz qui joue chez mousesport. Ce sont des joueurs qui ont eu un parcours différent des autres, avec peu d’équipes à leur actif mais un travail uniquement sur leur jeu individuel.

Dr. Crow : Je commencerai par l’attitude et l’état d’esprit. Beaucoup de joueurs sont skillés, mais ce n’est pas pour autant qu’ils réussissent en équipe. Il faut penser collectif, esprit d’équipe. Intégrer une équipe stable, avec un leader in-game, est primordial. Je profite de l’opportunité de cette interview pour porter mon chapeau à tous les leaders in-game, quel que soit leur style. C’est vraiment par leur biais qu’une structure de jeu se met en place. Le stuff est également très important dans CSGO, donc je conseille à tous de prendre le temps de connaître tous les stuffs du jeu. Ça donne un avantage indéniable lors des prises de zones et pour mettre ses coéquipiers en position avantageuse. Enfin, pour les joueurs qui veulent réussir en LAN, je leur conseille de jouer en practice, ou FACEIT / ESEA, de la même manière qu’il le ferait en LAN. Il faut que chaque risque pris soit mesuré. Gagner un pracc en rushant de partout n’apporte rien à l’équipe. En gros, vous l’aurez compris, il faut jouer ensemble, et diminuer au maximum les prises de risques individuelles.

Ozstrik3r : Dans un premier temps, il n’y a pas de secret, il faut jouer beaucoup et surtout regarder énormément de démos pour essayer de comprendre le jeu collectif. Aujourd’hui avec des plateformes comme FACEIT ou ESEA, tu peux te faire remarquer si tu joues sérieusement car il y a de nombreuses stats, qui, auparavant n’existaient pas. Tu devais faire des pracc la semaine pour que l’on te remarque. Donc pour finir, tu fais un maximum de LAN et tu pries pour que les grands joueurs te remarquent.

KRL : Se trouver une équipe stable et faire le plus d’événement possible.

 

 

Les contrats sont plus courants aujourd’hui, mais pas pour autant plus respecté. Selon vous, qu’est ce qui pourrait faire la différence pour que les joueurs respectent ces contrats et leur engagement vis à vis des structures ?

Jarod : Très sincèrement, les seuls contrats qui ne sont pas respectés réellement concernent les équipes du subtop. Les grosses écuries sont bien rodées. Les petites structures n’ont pas les moyens financiers et les contacts auprès des organisateurs de tournois pour imposer quoi que ce soit de nos jours. Il faudrait peut-être que toutes les structures sérieuses se mutualisent et créent un collectif pour avoir un peu plus de poids auprès des divers acteurs de la scène.

Dr. Crow : Ça passe pour moi par l’état d’esprit du joueur. Il doit se comporter en professionnel et honorer les couleurs de la structure qu’il représente, aussi bien dans le jeu, qu’en dehors. J’ose espérer qu’un joueur sur le point de signer son contrat a bien lu, et compris, tous les articles le composant. Après, les structures se doivent aussi de respecter leurs engagements. S’il y a un manquement de l’une des parties, il faut que des sanctions soient appliquées.

Ozstrik3r : Oh attention ça devient beaucoup plus sérieux qu’auparavant, car si un gros joueur veut partir il peut être empêché de jouer dans une autre équipe sous peine d’être poursuivi (amende). Mais ça on le voit surtout à plus haut niveau, et tu as raison de penser cela quand on regarde le subtop. Là, je pense que c’est aux structures de se faire respecter car les joueurs sont jeunes et ne savent pas les obligations qu’ils ont ni les ressources que déploient une structure pour s’occuper d’eux.

KRL : Mise à part des règlements des leagues qui obligeraient les joueurs à ne pas changer de structure jusqu’à la fin de la saison, je ne vois pas grand-chose. Tout comme les contrats de sportifs qui n’arrivent pas tous à terme.

 

 

Chaque joueur du subtop passe des milliers d’heures à jouer et donc à travailler son skill. Quels choix devraient-ils faire pour se démarquer ?

Jarod : Comme je l’ai dit plus haut, il faut aller sur des plateformes comme FACEIT et essayer d’aller en FPL (ndlr : une compétition gérée par FACEIT). Le chemin est très long, mais certains l’on fait, comme par exemple des joueurs comme Hadji ou Amanek, qui aujourd’hui, sont devenus joueurs professionnels. Après il n’y a pas de secret, il faut manger de la démo, regarder les derniers move à la mode, se tenir informer de la meta actuelle, et, bien entendu : dm dm dm dm.

Dr Crow : Même réponse que pour mes conseils.

Ozstrik3r : Franchement, pour se démarquer, il faut déjà savoir son rôle dans une équipe : est-ce que je suis un leader, un sniper, un ouvreur, ou autre ? Une fois que tu sais ça, tu regardes toutes les démos des grandes équipes et tu observes les techniques de ceux qui ont le même rôle. Enfin, tu fais des tournois online et surtout des LAN et tu te feras remarquer.

Krl : Ce n’est pas évident de se démarquer aujourd’hui. Il y a énormément de joueur skillé. Peut-être que plus de joueurs devraient se pencher sur l’aspect stratégique, enfin réfléchir plus en terme général. Par exemple un joueur comme Body, comment est-il passé d’un bon joueur a un top player ? Il faut se poser les bonnes questions pour avancer.

 

 

Si vous aviez eu besoin d’un conseiller pour votre carrière quel profil (coach, agent, manager, ou autre) auriez-vous aimé avoir à vos côtés ?

Jarod : J’ai eu des coachs et des managers pendant ma carrière, et très sincèrement, c’est ultra reposant de savoir que tu as des gens qui sont derrière toi et qui te permettent de te concentrer uniquement sur ton jeu. C’est ultra bénéfique, mais cela reste uniquement viable quand tu es dans une équipe. Aujourd’hui, un joueur qui n’a pas d’équipe et qui veut avancer n’a pas l’opportunité d’avoir quelqu’un qui lui permettent de le faire. Donc oui, un agent qui connait bien la scène et qui a des relations aussi bien auprès des joueurs qu’auprès des structures aurait été top !

Dr. Crow : Un bon coach est le profil qui apporte le plus sur le plan humain. Même si un agent et un manager ont également un rôle important à jouer.

Ozstrik3r : Franchement, coach et agent. Je crois que je l’ai fait inconsciemment toute ma carrière à cause de mon rôle, mais un manager en qui tu as confiance c’est le top. C’est souvent un rôle ingrat et qui n’est pas reconnu, alors que c’est lui qui fait tout au final (déplacement, optimisation pc, inscription tournoi).

KRL : Les 3. Etre entouré de gens qui veulent ton bien et ta réussite est toujours un plus.

 

 

L‘interview touche à sa fin. Je tiens à remercier tout d’abord Jarod, Dr. Crow, Ozstrik3r et KRL pour le temps qu’ils m’ont accordé, et je pense que nous pouvons en conclure quelques points essentiels :

L’e-sport est viable: Auparavant, peu de personnes pouvaient vivre de l’e sport. Aujourd’hui, grâce aux plateformes de streaming et à l’engouement autour de l’e-sport de la part des sponsors, beaucoup de joueurs peuvent se permettent de se lancer dans une carrière « e-sportive ».

L’entourage est primordial : La présence d’un staff complet (coach, manager, agent, etc.) devient important, voir incontournable, pour se concentrer sur son jeu et son rôle. Les joueurs étant de plus en plus jeunes et nombreux aujourd’hui, ils doivent comprendre que s’entourer c’est être conseillé pour faire les bons choix.

Le travail personnel est important : Si un joueur souhaite passer un palier, il n’y a pas de secret : regarder des démos, avoir l’envie et ce petit plus qui fait que vous êtes capable de vous différencier des autres, s’entrainer régulièrement, et enfin connaitre quel rôle vous colle le mieux a la peau.

Savoir ce que l’on signe : Faire attention aux contrats, s’aider d’un agent si vous avez des doutes sur les contrats proposés. Ils peuvent vous assister et ont souvent les contacts nécessaires afin de vous aider sur ce sujet, et bien sûr, vous faire repérer et vous conseiller sur les choix de carrière.

Enfin, et ce n’est pas anodin, si vous avez un doute sur l’avocat que l’on vous présente, n’hésitez pas à vérifier son intégrité au barreau de la ville (par exemple http://www.avocatparis.org/annuaire ).

 

Bk avec Ozstrik3r et NathalyFraise à la Valenciennes Games Arena du week-end dernier

 

Merci encore aux « vieux » 😊 et merci à nos lecteurs qui auront pris le temps de lire cette interview. On se retrouve très vite pour nos prochains articles liés aux contrats dans l’e-sport, puis un article lié à l’entourage des joueurs.

Pour ma part, je vous retrouve dans quatre semaines pour une interview mais cette fois ci du côté des structures e-sport.

Thomas Belhassen

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Glossaire :

CS : Counter-Strike, célèbre jeux-vidéo multi-joueurs en ligne développé par Valve.
Leader in-game : ou LIG. A pour objectif de diriger son équipe durant le match afin de le remporter en donnant les calls (indications) et en élaborant des Strats (stratégies).
Market : marché où les joueurs achètent, vendent, échangent, des équipements virtuels pour leur personnage dans le jeu.
Gambling : jeux d’argent, représentés en grande majorité par des paris.
LAN : Local Area Network, dans les jeux-vidéo se dit d’un rassemblement physique de joueurs pour une compétition.
Stuff : équipement virtuel que le joueur achète dans le jeu.
Practice (ou pracc) : match d’entraînement.
Subtop : représente toutes les équipes qui cherchent à atteindre le plus haut niveau de la scène compétitive. 
Démo : démonstration d’une partie terminée et qui a été enregistrée.
Move : mouvement stratégique du personnage dans le jeu.
Meta : Must Efficient Tactic Available. En français, c’est la stratégie la plus efficace à un moment donné.
DM : compression pour “Deathmatch” qui est un mode de jeu où il n’y a plus d’équipe. Chaque joueur joue pour soit même. C’est un mode de jeu avec un rythme très intensif.

 

Thomas “Bk” Belhassen

Directeur de la gestion de carrière et de la détection des talents

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